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La voix pour matière

Fin avril, un bruit courait dans les couloirs de Radio France, on recherchait des voix insolites pour les enregistrer. Voix nasales, voix cassées, voix aiguës ou inhabituellement graves étaient les bienvenues. A l’origine de cet étrange casting, Amandine Casadamont, une productrice d’émissions radio qui travaille actuellement sur la voix, en vue d’un Atelier de création radiophonique qui sera diffusé la nuit du 4 juillet sur France Culture. Nous l’avons rencontrée pour en apprendre un peu plus sur son projet qui amène à réfléchir sur la matière première des livres audio..

Amandine CasadamontPourriez vous nous parler de votre projet d’Atelier de création radiophonique ?
C’est une recherche sur le son de la voix. La voix ça n’est pas mon objet premier en radio, je suis plus dans l’écoute que dans le parler. Pourtant, je me questionne sur la voix. Je trouvais intéressant de faire une émission où il n’y aurait que de la voix.

L’idée c’est de travailler un très grand nombre de voix de tous âges, toutes origines. Il n’y aura pas de musique, pas de son autre, pas de bruitage, tous les sons doivent provenir de la voix. Une chose est certaine, je ne ferai pas du décoratif. Il doit y avoir quelque chose à découvrir derrière chaque émission. 

En quoi consiste votre travail de productrice ?
Je fais de la radio depuis que j’ai 14 ans. D’habitude je produis des documentaires utilisant le mouvement et l’image sonore à la radio comme le programme sur le papier peint Le papier peint, c’est chic !  ou celui sur les cascadeurs Crash radio. Je ne suis pas une productrice qui aime spécialement parler. Je n’aime pas les directs sauf pour la réalisation. On pourrait trouver ça étrange parce que j’ai fait du direct quand j’étais plus jeune et que ça m’amusait beaucoup.

Je produits la nuit parce que c’est là que j’ai le plus de liberté pour le projet et sa forme. Quand je développe une émission, j’aime bien prendre mon temps. Je n’ai pas peur de faire évoluer mon projet initial si au cours de l’enregistrement il ne semble pas pertinent.

Sur ce type de  projet je ne compte pas mes heures. La construction finale m’apparaît au dernier moment. Parfois on fait des sottises, il faut savoir revenir dessus. Au montage pour la fiction, je retravaille toujours beaucoup mon texte.

Même si certaines choses, qui m’appartiennent, transparaissent dans mes émissions, je n’aime pas directement parler de moi.

Où en êtes vous de l’enregistrement ?
Nous en sommes à la moitié.  L’émission se fera à deux avec ma réalisatrice, Angélique Tibau. Il manque encore beaucoup d’éléments. Je ne sais pas quelle forme prendra le projet final. J’accumule de la matière que je manipule. Je fais des montages de 30 secondes à une minute pour m’approprier la matière, je suis très à l’aise avec la forme courte. Je regrette d’ailleurs qu’il n’y en ait plus à  France Culture.

Micro Parlez nous de votre chasse aux voix.
Nous avons eu une première session qui s’est très bien passée. J’ai du faire un casting de voix dont j’ai exclu les comédiens. Pour enregistrer on utilise les grands studios dramatiques. Ils sont très spacieux et l’on peut choisir le son que l’on veut. C’est l’idéal pour accueillir des gens qui ne sont pas habitués à parler dans un micro. C’est aussi une manière de leur faire découvrir la radio.

Pour le casting je me suis beaucoup appuyée sur le bouche à oreille et les réseaux sociaux. Quand on demande une voix nasale, aiguë ou abîmée il est très difficile de trouver des volontaires.  Il m’est aussi arrivé d’aborder une personne dans un lieu public parce que je trouvais sa voix intéressante.

Parmi les volontaires, il y a pas mal d’auditeurs qui suivent notre travail. Ils étaient un peu émus et cela s’entendait dans leur voix, c’était bien. Une jeune femme est venue avec son père, un monsieur de 66 ans avec une voix intéressante, très affirmée.

Pour le prochain enregistrement, je souhaite trouver d’autres voix. Il y aura des enfants notamment. Après cette première expérience, il est devenu évident qu’en dehors du son de la voix, il faut des personnages,  des gens qui ont de l’esprit. J’ai constaté que la voix est  habitée selon les mouvements de la vie et ce que l’on a traversé. Chez les plus jeunes ça s’entend moins on sent que la voix a moins traversé de choses. Elle est plus pure. Après 30 ou 40 ans elle est marquée par nos expériences.

Qu’avez vous demandé à ces volontaires ?
A la première session je leur ai fait faire des exercices orthophoniques, dire des mots un peu difficiles, lire des textes en anglais et en espagnol, les dire de plus en plus vite. J’ai travaillé sur des séquences courtes. J’ai aussi écrit un texte autour du miel parce que je trouvais ça intéressant  pour des personnes à la voix cassée. Je dois développer cette idée, je pense par contre enlever les exercices de phoniatrie.

La prochaine fois, j’aimerais instaurer plus de discussion parce que dans le off les gens sont naturels. Il y a des rires, des respirations, parfois de l’inquiétude. Je pense que l’on laissera tourner l’enregistrement un peu plus au début et à la fin sans les prévenir. Je poserai plus de questions. La dernière fois, j’ai posé une question absurde : « Combien y -a-t-il de noix dans cette pièce ? » Cette question a particulièrement ennuyé un monsieur qui ne savait pas y répondre. En sortant de l’enregistrement il en parlait encore. Ces effets là sont intéressants et amusants.

Studio 110 Radio FranceVous leur faites faire tout un tas d’exercices, c’est ça ?
Pour l’instant dans ce projet, les volontaires  sont toujours face au micro mais notre ingénieur du son Bernard Lagnel  a utilisé tout un tas de micros différents. Il choisit les micros selon la voix. Lors de l’enregistrement, on aurait cru avoir affaire à des chefs d’état. L’idée c’est aussi de choisir une ou deux voix et de leur faire traverser des épreuves. A l‘INSEP , il existe un endroit où ils font descendre la température d’une pièce jusqu’à moins 110°C, évidemment on ne peut pas y rester plus de trois minutes. Je voudrais que les gens parlent à différentes températures pour constater l’effet que ça fait à leur voix. Je voudrais aussi les confronter à l’hélium. Je ne recherche pas d’effet extérieur sur la voix. Je cherche à ce que leur voix soit affectée par des moyens naturels. J’ai identifié trois voix cobayes qui, je trouve, donnent envie de les mettre à l’épreuve ou de les confronter à l’effort physique. Peut être leur faire manger quelque chose qui rend la bouche pâteuse ou les mettre dans un lieu très enfumé. Il y a un peu un côté cobaye.

Mais je ne sais pas encore qui je vais emmener. Il y a des voix vers lesquelles j’ai envie d’aller mais je n’ai pas encore d’idée précise sur ce que je vais en faire. Peut être que les voix cobayes ne seront pas les voix « fil rouge » de l’Atelier de création radiophonique. Parce que ces voix « fil rouge » devront avoir une personnalité. Là, j’ai une fille en tête, sa voix est un personnage : son grain, ses intonation, l’énergie qu’elle dégage.

Vous dites concevoir vos pièces sonores avec les non-voyants en tête, pourquoi ?
Mon grand père était non-voyant. Je passais beaucoup de temps avec lui. Il me racontait des histoires presque tous les jours.  Après déjeuner je l’amenais dans ma chambre et je l’installais sur une chaise et c’était parti. Il était espagnol mais était arrivé en France à quatre ans. Il me racontait des histoires, ou plutôt, on se racontait des histoires parce que je les transformais avec lui.

Il écoutait beaucoup la radio, j’ai développé une sensibilité pour ce média en pensant à lui. Il demandait souvent qu’on lui décrive des choses. La radio peut le permettre. Une émission radio peut être très imagée. Je pense que c’est un devoir que l’on a envers les non-voyants et je trouve que ça pousse l’imagination. Quand j’ai commencé à faire de la création sonore, j’ai évidemment pensé à mon grand père et aux aveugles. Ça peut consister, par exemple, à se poser la question de l’endroit où l’on enregistre une voix : dans un espace, derrière un mur, derrière un bol… C’est un aspect de mon travail que j’ai complètement intégré.

Amandine Casadamont sur le terrain Quel est votre rapport au livre audio ?
J’aimerais beaucoup faire de la fiction pour les livres audio. Je suis, d’ailleurs, en train d’écrire un docu fiction pour France Culture d’anticipation  pour la Semaine de l’IRCAM . Les éditeurs sont-ils intéressés par la création sonore ?

J’aime bien l’anticipation, le cartoonesque et l’absurde, plutôt en format court de dix minutes. En ce moment, Je réfléchis à un format éclat de trente secondes à 1 minute, comme une photo sonore. Aujourd’hui avec les changements d’habitudes liés à internet, l’écoute est courte.

Dans la fiction, le plus dur, c’est de réussir à trouver une chute, d’ailleurs pour les voix il va falloir que je trouve une chute. Peut être que ce sera ma propre voix mais ça je ne le saurai qu’à la fin. Il faut avoir un peu tout traversé pour en arriver là.

Propos recueillis par Pauline Briand 

> Visiter le site des Ateliers de création radiophonique
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> Visiter le soundcloud d’Amandine Casadamont 
> EcouterLe papier peint, c’est chic!
> EcouterCrash radio

 


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