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Catégorie : Livre audio adulte - hors-fiction

Beau livre

Aveugles de Sophie Calle

Aveugles

Auteur :

Editeur : Actes Sud

 

Sophie Calle fait partie des grands artistes contemporains, connus à l’international. Son regard, souvent intrigué par le principe de « voir sans être vue », a plusieurs fois cherché à savoir ce que cela faisait de ne pas voir. Un bel ouvrage regroupe aujourd’hui son triptyque consacré aux aveugles.

Que « voit-on » quand on est aveugle ? Cette question semble obséder Sophie Calle. En 1986, elle rencontre des aveugles de naissance, qui n’ont donc jamais vu, et leur demande quelle est pour eux l’image de la beauté.

Ce premier travail sur la cécité est présenté dans les musées comme une œuvre d’art conceptuelle ayant un fort lien de parenté avec One and Three Chairs de Joseph Kosuth (1965) – où une chaise est exposée accompagnée de sa photo et de la définition du mot « chaise ». Les 23 aveugles interrogés sont systématiquement photographiés en noir et blanc et le tirage est exposé à côté de leur « définition » de la beauté et d’une photographie couleur illustrant cette définition.

Dans le beau livre jaune, sobrement titré Aveugles, la photographie noir et blanc des non-voyants occupe la page de gauche, leurs paroles s’échappent sur la page de droite. Leur image, en couleurs, de la beauté s’étale sur la double page suivante. Et, enfin, nouveauté par rapport à ce que nous pouvions « voir » dans les musées, chaque définition de la beauté est transcrite en braille et imprimée en « blanc sur blanc » sur la double page suivante.

LA COULEUR AVEUGLE (1991)

Il est intéressant de constater que, dans ce premier travail, les images fomentées dans l’esprit des aveugles nécessitaient forcément, pour Sophie Calle, de la couleur. L’un des témoins, un petit garçon à l’époque, évoque même le vert comme étant beau « parce que chaque fois que j’aime quelque chose, on me dit que c’est vert. L’herbe est verte, les arbres, les feuilles, la nature… »
La suite logique de l’investigation de l’artiste est donc de se pencher sur la perception des couleurs chez les aveugles. En 1991, elle demande à des aveugles ce qu’ils perçoivent et confronte leurs descriptions à des textes sur le monochrome signés par des artistes renommés (BorgesKleinMalevitch (l’auteur russe du « carré blanc sur fond blanc » auquel nous renvoie le braille imprimé en « blanc sur blanc » du livre qui nous intéresse ici), ManzoniRauschenbergReinhardt et Richter). Le travail est, cette fois, présenté sur des doubles pages au fond gris, neutre. Les témoignages des aveugles décrivant leur perception des couleurs occupent la page de gauche et sont mis en perspective avec des extraits de textes d’artistes en page de droite. Les textes sont également transcris en braille.

LA DERNIERE IMAGE (2010)     

À nouvelle décennie, nouvelle exploration « à l’aveuglette ». En 2010, Sophie Calle s’intéresse à ceux qui ont perdu la vue, souvent subitement. Elle se rend à Istanbul, surnommée « la cité des aveugles » depuis l’Antiquité, et demande à des non-voyants ce qu’ils ont vu pour la dernière fois. Cette fois-ci, les aveugles et leur dernière vision sont photographiés en couleur. Aux poses de face systématiques du travail de 1986, succèdent le mouvement, la lumière, la vie. Certains racontent qu’ils se sont couchés, comme chaque soir, sans prêter assez attention à cette dernière soirée qu’il leur était donnée de voir. Au matin, la vue leur faisait défaut. Il y a cet homme qui joue avec son fils avant de se coucher près de sa femme et d’éteindre la lumière pour ne plus jamais voir « que de la lumière ». Il y a cet autre homme qui sait qu’il peut finir paralysé après une opération critique, il regarde le soleil se lever depuis le balcon de sa chambre d’hôpital, « comme si c’était la dernière fois ».

Sophie Calle aurait pu être taxée de « voyeuse ». Elle commence sa carrière artistique lors d’un retour à Paris où elle ne connaît plus personne. Elle jette son dévolu sur un inconnu et décide de le suivre. Elle réitère l’expérience le lendemain avec un autre inconnu. Cette fois, la filature la conduit à l’aéroport. L’homme va à Venise. Elle achète à son tour un billet pour la ville du Titien et photographie la chambre d’hôtel de l’inconnu quand il est de sortie. Elle décide enfin d’être elle-même l’objet de filatures en demandant à sa mère d’engager un détective privé pour la faire suivre.
Se savoir observée sans pouvoir voir par qui, voilà, un début de mise en situation pour Les Aveugles ! Mais ce qui ressort, et ce qui touche profondément, dans ses travaux autour de la cécité, c’est l’humanité et l’émotion qui s’en dégagent. Les textes sont simples et forts. Les photos sont crues, offertes sans ménagement à la vue des voyants, on ne peut pas détourner le regard, comme on le fait parfois, inconsciemment dans la rue. Chacune des trois œuvres est emprunte d’une telle empathie que l’on a l’impression de voir pour la première fois et de se rappeler à quel point c’est beau d’ouvrir les yeux tous les matins pour contempler le monde qui nous entoure. Ce n’est pas pour rien si le livre est dédié à Bob Calle, cancérologue et célèbre collectionneur d’art contemporain, père de Sophie, qui lui a « fait voir »…

Marie Gallic

Site des éditions Acte Sud


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